Marseille et la mémoire d’un régicide

Voici quatre-vingts ans, un souverain étranger, en voyage diplomatique, fut assassiné à Marseille.  Cette affaire, alors très médiatisée, n’en finit pas de faire echo à d’autres drames contemporains

Près de la Préfecture, à l’intersection de la rue de Rome et du boulevard Salvator, se dresse un vaste monument de marbre que tout Marseillais a dû, un jour, remarquer. De loin, il ressemble à un monument aux morts et c’en est un, à sa façon ; à ceci près que les morts commémorés sont un souverain étranger et un ministre. Conçu, à la demande de la municipalité, par l’architecte Gaston Castel puis réalisé en 1938 par le sculpteur Louis Bottinely (aidé par Elie-Jean Vézien et Antoine Sartorio), il rappelle l’un des évènements les plus tragiques qu’ait connu Marseille au XXème siècle : l’assassinat, en 1934, du roi Alexandre 1er de Yougoslavie et du ministre Louis Barthou – crime qui ne fut pas perpétré ici mais devant le palais de la Bourse. Si leurs noms, malgré les salissures accumulées, apparaissent encore sur le fronton surmonté du mot « Pax », ce sont les valeurs de la France et de la Serbie que les sculpteurs ont gravées sur les deux colonnes, à l’arrière. Ce double meurtre politique – qui rappelle celui de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, vingt ans plus tôt – n’eût pas les mêmes conséquences à court terme (même si la machine infernale était déjà en marche). Il s’inscrit néanmoins dans une époque extrêmement troublée, tant au niveau national que local. Nul ne peut, évoquant cette page sanglante de notre mémoire collective, en faire l’économie s’il veut en faire saisir toutes les résonances.

 

1934 : l’année de tous les dangers

En ce début des années 30, le contexte international pèse lourdement sur la politique française. 1932 a vu l’assassinat du président Paul Doumer par un immigré russe. En janvier 1933, Hitler est arrivé au pouvoir en Allemagne ; tandis qu’en Italie, Mussolini poursuit son rêve fou de rétablir l’ancien empire romain.

Et si, en France, on est encore loin d’un conflit ouvert avec les deux dictateurs, la 3ème République commence à vaciller sur ses bases. 1934 s’ouvre avec l’affaire Stavisky dont le « suicide », en janvier, a relancé la polémique sur les liaisons dangereuses entre la finance et la politique. à Paris, le 6 février, des groupes d’extrême-droite (l’Action Française, les Croix de Feu, les Jeunesses Patriotes) se lancent à l’assaut du Palais Bourbon avec l’intention de renverser la république. Le coup d’état sera évité de justesse, mais au prix de nombreux morts et blessés. Pendant ce temps, à Marseille – dirigée par le radical Georges Ribot et son adjoint, le redoutable Simon Sabiani -, on se prépare à des élections cantonales, prélude aux municipales de l’année suivante. Elles doivent être organisées au début de l’automne et, pour la circonstance, la SFIO et le parti communiste vont faire front commun avec un seul mot d’ordre : barrer la route à Sabiani. Ils l’accusent, non sans raison, d’entretenir « un foyer d’infection fasciste » à Marseille et de s’appuyer sur la pègre la plus violente pour servir ses ambitions. Sabiani se voit déjà dans le fauteuil de premier magistrat. Pourtant il ne sera jamais élu maire de Marseille et son parti, le Front Français, sera le grand perdant de ces élections cantonales. Peut-être à cause d’un double assassinat, quelques jours avant le second tour…

 

Les dessous d’un assassinat politique

Depuis la fin de la Grande Guerre, la Yougoslavie, comme d’autres états d’Europe centrale, connaît une grande instabilité. La rivalité entre Serbes et Croates (qui aboutira à l’éclatement du pays en 1992) était déjà très virulente. Arrivé au pouvoir en 1918, Alexandre 1er a arbitrairement  suspendu la constitution en 1929 et poussé à l’exil plusieurs députés opposants. L’un d’eux, le croate Ante Pavelic, a ainsi créé un mouvement terroriste, les Oustachis, qui s’alliera plus tard à l’occupant nazi. Pour tenter de freiner la politique expansionniste d’Hitler et de Mussolini, la France, par l’intermédiaire de Louis Barthou, ministre des affaires étrangères, cherche un rapprochement avec les dirigeants des états balkaniques. Alexandre 1er est favorable à ce dessein  et accepte une rencontre diplomatique à Marseille, le mardi 9 octobre 1934.

Au jour J, l’ambiance est à la fête quand le croiseur royal arrive dans le Vieux Port. Il fait beau et de très nombreux Marseillais sont venus assister à cet évènement – suivi par des dizaines de journalistes et de photographes. C’est Louis Barthou qui accueille le jeune roi – 45 ans – à sa descente de passerelle. Marseille n’est cependant qu’une étape dans son périple qui doit l’amener ensuite à Paris où l’attendent le président de la République Albert Lebrun et Gaston Doumergue, président du Conseil.

 

Soudain un homme fend la foule

A 16h15, le cortège officiel s’engage sur la Canebière toute pavoisée pour la circonstance. Dans la Delage au toit ouvert, le roi et le ministre sont assis côte à côte, tandis qu’à l’arrière, le général George est assis sur un strapontin. Rien n’annonce la tragédie qui va se dérouler dans quelques minutes, devant le palais de la Bourse. C’est là qu’un homme robuste bouscule soudain le faible service d’ordre et se jette sur la voiture royale en criant « Vive le roi ! ». Avec son arme de poing, un Mauser automatrique 7,65, il ouvre le feu sur les deux principaux passagers. Atteint par plusieurs balles, le roi s’écroule, ensanglanté, sur son siège ; deux autres balles frappent le général George qui a cherché à s’interposer : il survivra à ses blessures. Dans la foule, c’est l’affolement général, d’autant que l’assassin continue de tirer. Les policiers de l’escorte réagissent enfin et répliquent par un tir nourri. C’est une de leurs balles qui touchera mortellement Louis Barthou à l’épaule. Blessé lui aussi puis sabré par un officier à cheval, l’auteur de l’attentat décèdera peu après : on apprendra alors que c’était un Bulgare de 37 ans, Vlado Tchernozemski, membre d’une organisation secrète macédonienne, l’ORIM. Il aura néanmoins réussi sa mission, puisqu’Alexandre 1er mourra guère après à la Préfecture. Tout comme Louis Barthou, transporté exsangue à l’Hôtel-Dieu : il avait 72 ans. Cet attentat, hélas, fera aussi son lot de victimes collatérales parmi les spectateurs présents, puisque neuf d’entre eux seront blessés et que trois femmes y laisseront la vie.

Des conséquences à long terme

Si ce double assassinat raviva, dans la presse nationale, les sempiternelles critiques contre Marseille, l’enquête, rapidement internationalisée, devait prouver que sa pègre n’était pas en cause. Trois des quatre complices de Tchernozemski furent arrêtés : c’étaient des Yougoslaves, tous membres de l’Ustasa de Pavelic. Dès novembre 1934 la Yougoslavie, soupçonnant l’Italie et la Hongrie d’être derrière ce crime, saisissait le conseil de sécurité de la Société des Nations. Cette requête devait aboutir, trois ans plus tard, à la première définition du terrorisme politique. Mais surtout, le régicide de Marseille fut le premier attentat, dans l’histoire du XXème siècle, à être filmé d’un bout à l’autre et diffusé, via les journaux cinématographiques, dans le monde entier. Aujourd’hui encore, on peut en voir de nombreux extraits sur le Net. Une nouvelle ère de l’information était née à l’occasion de ce drame. Et si depuis nous avons eu droit à bien d’autres morts en direct, c’est à Marseille que se joua, en ce funeste après-midi d’octobre 1934,  l’acte inaugural du reportage moderne. Gardons-nous, toutefois, d’en tirer une fierté malsaine.

 

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