S’il est un genre académique qui survit à toutes les modes, transcende toutes les époques, c’est bien le portrait. Quel artiste, de nos jours, représente encore des Crucifixions et des Pietas, des scènes mythologiques ou héroïques ? Mais presque tous, que ce soit avec les moyens du peintre ou du photographe, sacrifient à cette re-création – souvent narcissique – du visage…
Ce n’est pas un hasard si le portrait prit son essor au début de l’ère moderne (XVIIème siècle), quand la croyance commençait à vaciller en Occident. Car le visage, beau ou laid, est en soi un mystère ; il renvoie chacun à sa propre image, à ses interrogations existentielles, à sa finitude. Quoique centrée sur la production artistique du XXème siècle, « Visages » questionne avec pertinence cette vieille problématique. Organisée à la Vieille Charité par la Ville de Marseille et la Réunion des Musées Nationaux, elle a de quoi séduire les visiteurs les plus exigeants, tant par le nombre (155) que la beauté des œuvres rassemblées. Un malentendu, latent dans son intitulé, doit cependant être levé : elle n’est pas seulement consacrée aux travaux de Picasso, Magritte et Warhol (qui, bien sûr, y figurent en bonne place) mais elle inclue bien d’autres artistes – 97 au total -, célèbres ou en voie de reconnaissance. Citons parmi les premiers les noms de Bonnard, Grosz, Giacometti ou Bacon et, parmi les seconds, ceux de Beat Streuli, Djamel Tatah ou Gilles Barbier. Concrètement, ce parcours clair et bien documenté s’étire à travers toutes les salles du rez-de-chaussée jusqu’à la chapelle rénovée où il se termine dans une sorte d’apothéose circulaire. La première de ses trois sections thématiques aborde les « visages de la société », autrement dit la représentation de la face humaine en rapport avec le monde et les usages historiques qui la déterminent. Parmi les œuvres les plus marquantes de cette étape, citons « Paris la nuit » de Richard Gessner, « Mao » d’Andy Warhol, « Romy Schneider » de Vic Muniz ou « King of the Zulus » de Jean-Michel Basquiat. Avec la seconde section « visages de l’intimité », le choix des organisateurs s’est porté sur des œuvres reflétant des approches familiales (Gino Severini, Charley Toorop), affectives (Pierre Bonnard, Man Ray, Nan Goldin), voire narcissiques (James Ensor, Ernst, Ludwig Kirchner). C’est là également que l’on peut voir « Femme au miroir » de Picasso, dont l’image a été reprise dans l’affiche de l’exposition. Quant à la dernière étape, « Visages de l’esprit », elle questionne le portrait au-delà de ses apparences. Nous sommes ici de plain-pied dans le monde incertain du rêve et du fantasme. Et qui s’étonnerait d’y rencontrer les toiles de ces grands visionnaires que furent Giorgio De Chirico (« Hector et Andromaque »), Edvard Munch (« Madonna »), Paul Delvaux (« Toutes les lumières »), René Magritte (« Le visage du génie ») ou Victor Brauner (« La Mandragore ») ?
D’ores et déjà, cette exposition s’impose à juste titre comme l’évènement culturel du printemps – sinon de l’année – 2014 à Marseille. Par son sujet et son ampleur internationale, elle renoue avec l’esprit vivifiant des années 80 (« La planète affolée », « Peinture cinéma peinture »). En cela elle fera date.
Du 21 février au 22 juin 2014
Centre de la Vieille Charité
2 rue de la Charité, Marseille 2ème
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h. – Entrée : 10 € _04 91 14 65 25



