Une rétrospective évènementielle sur le grand paysagiste anglais aux origines de l’Impressionnisme.
Un lien subtil relie Joseph Mallord William Turner (1775-1851) à la modernité picturale. On sait ce que les Impressionnistes – et Monet en particulier – lui doivent. Même un peintre abstrait, comme l’Américain Mark Rothko, se reconnaissait une parenté avec lui. Alors que John Constable, son contemporain, mettra son art au service d’une imitation quasi parfaite de la nature (il influencera l’école de Barbizon), Turner fera progressivement du paysage le prétexte pour des jeux de couleurs qui nous étourdissent encore. En cela on peut dire de lui que c’est un peintre pour peintres.
Dans ces conditions « Turner et la couleur », la belle exposition que présente aujourd’hui l’Hôtel de Caumont, est on ne peut plus probante et nécessaire à qui veut comprendre l’évolution de la peinture occidentale. Organisée en partenariat avec la Turner Contemporary de Margate, elle rassemble 19 huiles et une centaine d’aquarelles, pour la plupart prêtées par des musées prestigieux, comme la Tate Gallery de Londres. Elle peut aussi s’enorgueillir d’avoir pour commissaire Ian Warrell, l’un des spécialistes mondialement reconnus du grand peintre anglais.
Ainsi, c’est le récit de cette existence entièrement consacrée à la peinture qui prend forme au fil des salles (elles-mêmes marquées par le style dix-huitiémiste). Si chacun de nous n’est, finalement, que la somme de ses admirations, celles de Turner, fils d’un modeste barbier, le poussèrent très tôt vers ceux qui surent magnifiquement traduire dans leurs tableaux cet émoi qui saisit le cœur devant la nature et ses multiples phénomènes : Titien, Le Lorrain, Rosa, Canaletto. Comme par exemple, Vision du Déluge signée par Poussin dont se souviendra durablement le jeune peintre londonien, au point d’en donner tardivement ses propres versions, comme on peut les admirer dans la dernière section.
Toutefois, c’est l’aquarelle qui d’emblée s’imposa à lui : ce n’est pas étonnant qu’elles soient ici bien plus nombreuses que ses huiles. Le genre est plus difficile qu’on ne croit, exige un dosage et une sûreté d’exécution sans faille. C’est d’ailleurs sa technique d’aquarelliste qui influencera la tournure prise par sa peinture, comme le souligne justement Warrell. Où qu’il aille – et il voyagea beaucoup sur le continent -, Turner transporte ses pinceaux, sa boîte à couleurs et ses carnets de croquis (on peut en voir quelques-uns ici). Les monts et les vallées où se détachent de minuscules maisons, les plages et les rivières s’imposent à son esprit comme autant de sujets à fixer sans délai. A d’autres le portrait – comme Joshua Reynolds ou Thomas Gainsborough – ! Il lui préfèrera toujours les paysages et les scènes de genre où les formes humaines se fondent dans le décor.
Très vite recherché par les collectionneurs, Turner s’affirmera aussi comme un grand illustrateur, notamment avec le Liber Studiorum et les romans de Walter Scott. Le problème de la couleur se posa vraiment à lui lorsqu’il passa à l’huile sur toile. En ce début du XIXème siècle, elle est le sujet de maints traités philosophiques (Goethe, Moses Harris) que l’artiste méditera. D’autre part, il y a l’arrivée sur le marché de nouveaux pigments, comme le bleu de cobalt et le jaune de chrome. Rapidement Turner les fera siens, insensible aux critiques qui accablent souvent le génie à ses débuts. On peut suivre ici l’évolution de ses tons, plutôt fades dans ses premières œuvres, jusqu’à ces explosions chromatiques où dominent les jaunes, mais aussi le brun, l’ôcre, l’orangé et le rouge vermillon. On arrive peu à peu à cet art vaporeux qui est sa signature ; cet art où la couleur absorbe le dessin et qui se prête si bien à la représentation des ciels brouillés ou des vagues déchaînées. Une exposition qui fait de l’Hôtel de Caumont un incontournable centre d’art dans la cité du Roy René.
Turner et la couleur
du 4 mai au 18 septembre 2016
Tous les jours de 10h à 19h
Hôtel de Caumont
3 rue Joseph Cabassol, Aix-en-Provence
_04 42 20 70 01
www.caumont-centredart.com





