Palais Longchamp

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Pour les riverains, c’est un petit paradis, un havre de verdure tout en déclivités, bonheur des joggers le matin et des retraités l’après-midi, avant que les familles ne colonisent ses pelouses le week-end, à la belle saison. Aires de jeux, manèges et poneys font le bonheur des enfants ; tandis que leurs aînés peuvent méditer devant les statues de Lamartine et de Mistral, ou simplement s’émerveiller des colorations saisonnières que prennent les nombreuses espèces d’arbres et de plantes du jardin. Plus bas, la fontaine taurine, ses vasques et ses bassins, célèbrent l’arrivée écumeuse de la Durance. Car Longchamp a, depuis sa création, partie liée avec cette rivière. Ce sont les principales étapes de sa construction que nous aborderons ici.

 

Les bienfaits de la Durance

Bien que tournée originellement vers la mer, Marseille, grand port de commerce, a longtemps souffert du manque d’eau pour la consommation et les activités quotidiennes de ses habitants. La sècheresse des longs étés caniculaires accroissait cette pénurie et un choléra endémique, presqu’aussi redoutable que la peste, y sévissait périodiquement. En outre, il n’était pas rare que des rixes éclatent près de l’Huveaune et du Jarret, pour obtenir une eau de plus en plus rationnée. Il fallait remédier à ce pénible état de choses et, dès le début du XVIIIe siècle, des ingénieurs virent la solution dans le détournement des eaux de la Durance jusqu’à Marseille. Un siècle allait encore s’écouler avant qu’un projet de canal, celui de Franz Mayor de Montricher (1810-1858), ne soit adopté et planifié. Les travaux débutèrent en 1834 pour s’achever en novembre 1849. Soutenu sans réserve par le maire Maxime Consolat, le percement de ce canal, long de 82 km, bénéficia d’un emprunt lancé par la municipalité. Dix-huit ponts et aqueducs – dont celui, fameux, de Roquefavour – furent construits dans l’arrière-pays aixois pour étayer ce projet titanesque. Une eau claire et buvable allait désormais couler à Marseille. Et déjà on songeait à magnifier le château d’eau de Longchamp,son point d’aboutissement.

 

Enjeux et rivalités

Cité prospère, Marseille n’en était pas moins, à cette époque, une ville pauvre sous l’angle artistique. Les grands édifices y manquaient cruellement. Et c’est dans l’obscure chapelle des Bernardines qu’il fallait chercher les tableaux de maîtres qui allaientconstituer le fonds de son musée des beaux-arts. Mais le tourisme, comme aujourd’hui, avait alors le vent en poupe : c’est justement ce phénomène sociologique nouveau qui allait inciter les édiles Marseillais à embellir l’espace urbain. Architecte de la ville et grand voyageur, Pascal Coste (1787-1879) semblait tout désignépour scénographier dans la pierre et le marbre ce centre névralgique, tout en haut du boulevard Longchamp. Mais il allait assez vite jeter l’éponge pour se consacrer à d’autres réalisations(comme le palais de la Bourse). Ami de Montricher, Jean Danjoy (1806-1862) fut ainsi contacté par la municipalité. C’est lui qui, le premier, imaginera une allégorie de la Durance au dessus de la cascade sans, toutefois, aller jusqu’au bout de son projet.Vint le tour, en 1859, du sculpteur alsacien Frédéric-Auguste Bartholdi (1834-1904), futur créateur de la célébrissime statue de la Liberté. Dans ses plans, deux musées, l’un dévolu aux beaux-arts, l’autre aux sciences naturelles, devaient déjà épaulerle château d’eau. Des protestations s’élevèrent contre cette association jugée incongrue. On soumit son projet à une commissiond’experts (Vaudoyer, Labrouste, Baltard) qui le rejeta impitoyablement. Quelques années plus tard, Bartholdi fera valoir ses droits à la paternité architecturale de Longchamp, mais il sera finalement débouté.

 

Et vint enfin Espérandieu

Henri-Jacques Espérandieu (1829-1874) n’a que 32 ans quand on lui propose, en 1861, de reprendre le flambeau.Pour autant, le jeune architecte Nîmois n’est pas un novice : il a déjà signé la construction du Palais des Arts (place Carli) et dirige conjointement le chantier de la basilique de Notre-Dame de-la-Garde. Rapidement, il va multiplier les études et les devis, quitte à revoir parfois ses ambitions à la baisse. Fort d’une enveloppe municipale de 2 200 000 francs, il commence les travauxen 1863. Ceux-ci vont durer six années au cours desquelles vont successivement apparaître le cirque en arc de cercle, les larges escaliers, la fontaine et son groupe de sculptures allégoriques, le nymphée sous les colonnades et, finalement, les deux musées avec leurs collections respectives. Tant en peinture qu’en statuaire, Espérandieu dirige tout, faisant appel aux meilleurs sculpteurs parisiens du moment (Barye, Lequesne, Cavelier), mais aussi aux talents locaux (Vittoz, Allar, Poitevin) pour des ouvrages secondaires. C’est lui qui confie à Puvis de Chavannes la décoration de l’escalier interne du Musée des Beaux-Arts ; tandis que Raphaël Ponson sera chargé d’illustrer les murs du musée d’histoire naturelle. Paré de son nouveau costume de marbre et d’eau, le site Longchamp est inauguré en grandes pompes le 15 août 1869. La même année, il manque de peu le Prix de l’Empereur, malgré le soutien de Charles Garnier à Espérandieu. Il faut également signaler la création, en 1854, du jardin zoologique, sur le plateau oriental. Administré par la Ville dès 1898, ildeviendra vite l’une des sorties dominicales préférées desMarseillais jusqu’à sa fermeture, en 1987. Quant aux mélomanes, ils purent jouir longtemps du kiosque à musique et de ses concerts gratuits, à partir de 1888. Un tableau qui ne serait pas complet sans la présence, juste derrière le jardin, du centre d’observation astronomique de Marseille, toujours actif aujourd’hui.

 

Pour conclure

On a beaucoup critiqué, dans les années 30, le style baroque de la monumentale fontaine. Mais la querelle entre anciens et modernes est, là aussi, retombée et personne ne songerait plus, à présent, à demander (comme le fit André Suarès) la démolition de l’oeuvre grandiose d’Espérandieu. Au contraire, le site Longchamp demeure l’un des plus agréables de Marseille, et ce ne sont pas les nombreux touristes ni les jeunes mariés soucieux de s’y faire photographier qui nous contrediront. Le problème vient plutôt des promoteurs immobiliers qui menacent une partie de son parc arboré, au mépris des riverains et des associations de lutte pour l’environnement. Le projet du grand Longchamp, lancé par l’actuelle municipalité, n’est pas sans soulever, non plus, quelques interrogations, surtout au vu des retards pris dans la réfection du musée des beaux arts. Quelle sera l’allure de Longchamp en 2013 ? Saura-t-on conserver son charme un peu suranné et cette qualité de vie qu’il offre à ses visiteurs, petits et grands ? C’est le moins que l’on puisse souhaiter.

 

Nous nous sommes en partie appuyé, pour la rédaction de cet article, sur le beau livre de Marie-Paule Vial,« Le palais Longchamp »(Images en manoeuvre éditions)

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