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La mauvaise réputation de Marseille ne date pas d’hier. Ville portuaire et cosmopolite, elle a été très tôt un chaudron de toutes les passions avec, notamment, un quartier réservé célèbre dans la France entière – et même au-delà – dès le XVIIIe siècle. Toutefois, c’est au début du XXe siècle que vont se développer en son sein de véritables organisations criminelles dont les figures majeures restent sans doute Spirito et Carbone.
D’autres, à leur suite, allaient poursuivre cette histoire parallèle et écrire leur légende en lettres de sang. Art populaire par excellence, le cinéma a vite senti qu’il tenait avec eux un réservoir quasi inépuisable de scénarios. Progressivement, il a porté jusqu’à l’hyperbole l’image d’une ville sombre et inquiétante dont la Marseille moderne n’est pas prête de se défaire. Eclairer, à travers quelques films emblématiques, les rapports troubles du cinéma avec la pègre marseillaise ne sont pas, cependant, le sujet exclusif de cet article. C’est aussi une invitation à redécouvrir les lieux qui ont servi de décors à ces films et, donc, une plongée nostalgique dans notre passé.
1935
Justin de Marseille
Réalisé par Maurice Tourneur, d’après un scénario de Carlo Rim, Justin de Marseille fait figure de précurseur, sorte de film noir hollywoodien à la sauce marseillaise. Il décrit une pègre édulcorée – sinon imaginaire – avec ses bandits d’honneur comme Justin (Antonin Berval), lequel est opposé à l’impitoyable Esposito (Alexandre Rignault) dont il finira, bien sûr, par triompher. Ici, les dialogues fleurent bon « l’accent » et l’humour – comme dans la scène de l’enterrement – irrigue souvent une action rocambolesque. En outre, le noir et blanc accroît la poésie des bars louches et des décors portuaires (où déjà circulait clandestinement de la drogue). On est aux antipodes de la violence réaliste qui caractérise les productions contemporaines. Et pourtant ce film – un classique du genre, désormais – fut censuré lors de sa sortie. À guetter, au « Cinéma de minuit » ou en cinémathèque.
1966
Le deuxième souffle
En 1966, Jean-Pierre Melville tourne – en noir et blanc – Le deuxième souffle (d’après le roman de José Giovanni), un film d’hommes avec Lino Ventura dans le rôle principal. Truand en cavale, Gu arrive à Marseille où il retrouve Manouche (Christine Fabréga), une ancienne amie et aussi quelques autres « connaissances ». Pour financer sa fuite en Italie, il participe à l’attaque d’un fourgon blindé à la demande de Paul Ricci (Raymond Pellegrin), mais ce dernier y est mortellement blessé. Cette longue scène nous vaut la vision panoramique de la sinueuse route de la Gineste, avec les collines marseillaises en fond. Dénoncé et arrêté par le commissaire Blot (Paul Meurisse), Gu devra faire sa loi pour rétablir son honneur face à Jo Ricci (Marcel Bozzufi). Ce long film -170 minutes – fit près de deux millions d’entrées lors de sa sortie en salles. Il est unanimement considéré comme l’un des meilleurs de Melville. En 2007, Alain Corneau en donnera une nouvelle adaptation – toujours à Marseille -, avec Daniel Auteuil et Monica Bellucci.
1970
Borsalino
Voici sans doute le film le plus célèbre sur la pègre marseillaise. Association entre deux voyous ambitieux – Roch Siffredi et François Capella -, c’est surtout la rencontre entre deux stars du cinéma français, Alain Delon et Jean-Paul Belmondo, dans un tandem alors inédit. La musique de Claude Bolling devait faire le reste. Inspiré par l’épopée criminelle de Carbone et Spirito dans les années 30, le film de Jacques Deray exploite – et réinvente – la topographie marseillaise, du Panier au Vieux-Port – inénarrable scène des chats à la criée aux poissons ! – et jusqu’aux calanques, lieu de plaisance de nos « héros », mais aussi de règlements de comptes. La scène finale, qui voit l’assassinat de François Capella, a été tournée au château Borély, dûment transformé en palace privé. Une suite, quatre ans plus tard, Borsalino and co, avec Delon seul aux commandes, complètera ce grand succès populaire, mais sans égaler le charme de ce premier opus qu’on ne se lasse pas de revoir.
1971
Le saut de l’ange
Thriller politique dans la meilleure tradition, Le saut de l’ange d’Yves Boisset narre le retour à Marseille de Louis Orsini (Jean Yanne) venu régler ses comptes avec les assassins de son frère. Il découvrira vite que l’enjeu de cette guerre des clans n’est autre que le pouvoir municipal. S’appuyant sur un casting international (Senta Berger, Sterling Hayden, Gordon Mitchell), le film d’Yves Boisset promène le spectateur dans une Marseille nocturne et crapuleuse. La scène où Jean Yanne escalade l’écran de l’ex-drive-in de Bonneveine mérite, à elle seule, la redécouverte de ce film (en DVD).
1972
Le tueur
Récit d’une cavale meurtrière, avec Jean Gabin et Fabio Testi dans les rôles principaux et antagonistes du commissaire Le Guen et de Georges Gassot, Le tueur, de Denys de la Patellière offre, du moins dans sa première partie, une vision de Marseille telle qu’elle était dans les années 70. C’est notamment le cas pour la rue Saint-Ferréol, avec ses cinémas comme l’Ariel et le Rialto, avant qu’elle ne devienne la rue piétonne que l’on sait. Le quartier de l’Opéra sert de cadre à la scène qui voit Gassot abattre le souteneur de Gerda (Uschi Glas), la prostituée allemande qui va partager sa vie de proscrit. Quant à la baie des Goudes, elle est ici ce Finistère propice à toutes les souricières. Un film sombre et haletant.
1975
French Connection II
Suite logique du premier opus de William Friedkin (1971), French Connection II a été entièrement tourné à Marseille – alors plaque tournante du trafic international d’héroïne – par John Frankenheimer. Gene Hackman y reprend le rôle de l’increvable détective « Popeye » Doyle (pour lequel il avait été oscarisé), causant quelques soucis à ses homologues français – dont Barthélémy, joué par Bernard Fresson. Précisément, la saveur de ce film provient de ce décalage, Doyle étant à Marseille une sorte de Huron un peu grotesque, mais efficace. Ceux qui ont vu le film n’ont pas oublié la place Carli transformée en commissariat central et la scène des thons éventrés par les policiers à la recherche d’héroïne. Pas plus que la descente de la Canebière au pas de course, entre les voitures et les trolleys, qu’effectue Doyle-Hackman lancé à la poursuite d’Alain Charnier (Fernando Rey), le chef du réseau qu’il finira par abattre aux abords du fort Saint-Jean. Des morceaux de bravoure où la fiction transcende la réalité et vient s’ajouter à la mémoire d’une ville.
1982
Cap Canaille
Le film de Juliet Berto et Jean-Henri Roger s’inspire d’un fait réel : l’incendie qui ravagea, un peu avant, une partie des pinèdes de Cassis. Ici, la spéculation immobilière rejoint les méthodes du crime organisé. Malgré une distribution soignée (outre Juliet Berto, Jean-Claude Brialy, Richard Bohringer, Gérard Darmon et quelques autres non moins connus), ce film pêche par une mise en scène molle et des dialogues maniérés. Néanmoins, il tire habilement parti du décor urbain, offrant la vision d’enseignes et d’équipements – comme le parking en hauteur du cours d’Estienne d’Orves – depuis disparus. À voir ou à revoir par pure nostalgie.