C’était le 29 avril 1968. De Gaulle était encore président de la République et l’ORTF régnait en maître sur les deux chaines de la télévision française. Justement, sur la seconde (qui venait de passer à la couleur un an plus tôt), un curieux feuilleton faisait son apparition à 20h30. Une sorte de dessin animé, avec des personnages loufoques, tout en angles et en rondeurs : les Shadoks et les Gibis. Quoique vivants sur deux planètes différentes, ils se livraient une guerre sans merci, mais avec des moyens tellement absurdes que, chaque fois, tout était à recommencer. On dit même qu’ils lorgnaient vers notre planète : sans danger car leur science astronautique était aussi lacunaire que leur vocabulaire réduit à quatre mots (Ga, Bu, Zo et Meu).
Tels étaient l’univers et le canevas imaginés par Jacques Rouxel. La voix haut perchée de Claude Piéplu et la musique concrète de Robert Cohen-Solal allaient parachever cette esthétique avant-gardiste promise à un succès rapide. Car ce feuilleton quotidien d’à peine trois minutes devint, en quelques mois, un véritable phénomène de société, générant des gloses infinies dans les journaux – les Shadoks étaient-ils de gauche ou de droite, impérialistes ou marxistes ? – et une nouvelle bataille d’Hernani entre les télespectateurs. Bref, les Shadoks étaient dans l’air du temps, ils accompagnaient la rupture sociale avec l’ordre ancien qui s’exprimait violemment dans la rue.
Près de cinquante ans après, le Musée International des Arts Modestes (MIAM) de Sète, en partenariat avec l’INA, revisite cette émission-culte, synthèse entre l’humour absurde d’Alfred Jarry et la morale cybernétique d’Isaac Asimov. Pour la circonstance, de très nombreux objets, œuvres et documents sont présentés sur les deux niveaux du musée. D’emblée, des affiches et des extraits d’émissions télévisées nous replongent dans cette époque compassée sur laquelle soufflait un vent de révolte (« Pas de rectangle blanc pour un peuple adulte » disait un slogan d’alors). On y découvre notamment le fameux animographe avec lequel Jacques Rouxel élabora ses personnages. Leur graphisme à la Paul Klee devait inspirer bien des plasticiens, célèbres ou méconnus, nés avant ou après la tornade Shadok.
Plus encore que les peintres et les photographes – et certains, comme Jacques Villeglé, Emmanuel Pereire ou Joachim Mogarra nous charment dès le premier regard -, ce sont les sculpteurs qui ont peut-être le mieux transcrit cet imaginaire étonnant. Voici les drôles d’oiseaux de Jean-Yves Brélivet, Panamarenko et Saädane Afif, la série des chapeaux ronds (tendance Gibi) de Joseph Kosuth, le seau à pédales de Sébastien Blanco, le cerveau ailé de Nicolas Rubinstein ou les guirlandes d’œufs en plâtre de Lili Fantozzi. Dommage que l’immense Jean Tinguely ne soit représenté, ici, que par une série de sérigraphies sur carton : car qui, mieux que lui, a poussé le machinisme jusqu’à l’absurde ?
L’industrie devait également s’intéresser aux Shadoks, comme le montrent ces jeux d’échecs et ces figurines, fruits de la collaboration de Rouxel avec l’entreprise Pixi. Et comment ne pas s’arrêter devant ces lettres manuscrites, souvent mal orthographiées, qui traduisent avec exaltation le dégout ou l’admiration des Français d’alors pour ce feuilleton novateur ?
Plusieurs espaces de projection et d’écoute permettent aux visiteurs de s’immerger à loisir dans cette épopée tendre et ravageuse à la fois. Elle reste, aujourd’hui, encore une réussite inégalée et l’un des chefs-d’œuvres de la création télévisuelle. A consommer sans modération.
Musée International des Arts Modestes
23 quai Maréchal deLattre de Tassigny, Sète
Tous les jours de 9h30 à 19h _5,60 €
_04 99 04 76 44 _www.miam.org



