Le Panier au fil des siècles

La redécouverte d’un quartier historique, à jamais cœur palpitant de Marseille.

Quiconque vient ou vit à Marseille ne peut faire l’économie de cette promenade. On peut la commencer par le Vieux-Port, longer la mairie puis remonter vers l’ex Hôtel-Dieu et la rue Caisserie. Voici la place des Augustines et la vieille église des Accoules : il est conseillé d’emprunter son vieil escalier pentu et de s’engager ensuite dans l’une de ces petites rues grises, aux façades défraîchies mais aux volets chamarrés. Elles portent des noms qui nous parlent d’une autre époque, ces rues Baussenque, des Muettes ou des Mauvestis. De là, on peut faire une halte sur la place des Moulins – presque un village – repartir en direction de la place des Pistoles et de la Vieille Charité, le plus célèbre centre d’art de Marseille désormais. On gagnera ensuite la place des Treize Cantons, avec ce qui fut la boutique de « Plus belle la vie », la rue de l’Evêché et la place de Lenche. Les plus vaillants pousseront la balade jusqu’à la Butte Saint-Laurent et l’église de la Major. Voilà un parcours qui nous plonge, d’un bout à l’autre, dans la mémoire marseillaise. Tel est le Panier, cœur historique de la vieille cité phocéenne, asile de toutes les turpitudes, réelles ou légendaires, et dont le seul nom est une invitation à la rêverie. Mais quels en sont les principaux moments ?

Né avec les colons grecs

Il est toujours très difficile de poser un regard objectif sur une ville comme Marseille, tant le mythe s’entremêle à la réalité historique. Mais il est à peu près certain que lorsque les colons grecs fondèrent Massalia vers 600 avant JC, ils s’implantèrent tout d’abord sur ce qui correspond aujourd’hui à la Butte Saint-Laurent. Plus tard, comme l’ont montré les fouilles archéologiques, la ville grecque se développera en direction de la colline des Moulins et de l’actuelle Vieille Charité. Par la suite, le secteur de la place de Lenche sera occupé par l’agora, centre de la vie publique et lieu d’échanges commerciaux. Dans cette zone-là, on trouve également les vestiges de nombreux monuments, fontaines, thermes et théâtre antique. Quant à l’acropole et le sanctuaire dédié à Athéna, c’est  naturellement sur la Butte des Moulins qu’ils se situaient. Aussi succinctes que soient ces données, elles concordent à faire du Panier le plus vieux village de Marseille.

Le Panier au Moyen-Âge

Avec la christianisation progressive de la ville à partir du Vème siècle, le pouvoir à Marseille va être durablement aux mains des évêques. Ils garderont longtemps une influence  sur la cité, même après l’arrivée des comtes de Provence et des premiers échevins. à cette époque, la physionomie de la ville a beaucoup changé.  Elle s’est, en particulier, beaucoup développée sur les hauteurs de Saint-Victor, faisant de son abbaye un lieu de pouvoir politique. Des fortifications délimitent à présent les principaux quartiers. Du coup le Panier se retrouve associé à la ville basse – avec tout ce que cette notion géométrique implique symboliquement. Néanmoins, le village est lui aussi placé sous la tutelle d’un évêque (Babon y laissera une trace durable). Le commerce florissant lié au port et à la pêche va favoriser l’habitat dans cette zone à partir du XIème siècle. Le couvent Saint-Sauveur est ainsi rebâti en 1030, sur l’emplacement de l’actuelle église des Accoules. Et c’est au XIIème siècle que la confrérie du Saint-Esprit fonde un hôpital qui deviendra, un peu plus tard, l’Hôtel-Dieu. Ce qui n’empêchera pas les habitants du Panier de se révolter sporadiquement contre le pouvoir du clergé, comme ce fut le cas en 1216.

Le XVIIème siècle et la Vieille Charité

Au siècle de la Contre-Réforme, le pouvoir royal se fait de plus en plus absolutiste. On commence à regarder d’un mauvais œil les marginaux de toutes sortes qui pullulent dans la ville. Le couvent du Refuge devient ainsi le lieu d’enfermement forcé des filles de mauvaise vie. Placé sous l’administration d’une abbesse, les conditions de vie y étaient extrêmement rigoureuses pour ces repenties (souvent tentées par l’évasion). Toutefois, c’est la Vieille Charité qui va s’imposer comme le grand hospice du Panier. Conçue par Pierre Puget – sculpteur mais aussi architecte de renom – la construction de ce vaste bâtiment commence en 1671 ; elle ne sera complètement achevée qu’en 1745. La répression de la mendicité avait désormais  un nom et une enceinte à Marseille. Néanmoins, cette politique de réclusion n’ira qu’en diminuant au siècle suivant, jusqu’à devenir un véritable asile pour les pauvres – et non plus une prison – sous la période du Directoire. Mais le ton était donné et le Panier allait durablement être identifié aux réprouvés qu’il accueillait.

Le quartier réservé

Ville portuaire, Marseille fut longtemps une ville de prostitution dont la réputation dépassait largement ses frontières. Et tout comme aujourd’hui, cette activité posait un sérieux problème aux pouvoirs publics. Au milieu du XIXème siècle, elle était particulièrement visible autour de l’Opéra. Pour redonner sa dignité à ce quartier, la municipalité opta pour une solution règlementariste et décida, à partir de 1863, de déplacer les prostituées vers le Panier. Ce sera, durant les huit décennies suivantes, le quartier réservé de Marseille. Là, près de 2 000 filles encartées vivront en permanence dans quelques 800 bars, guinguettes, hôtels et maisons de rendez-vous. Soumises à de nombreux contrôles sanitaires et policiers, elles n’en furent pas moins des proies faciles pour les nervis et autres proxénètes qui en avaient fait leur royaume.

Il faut lire les pages passionnées et indignées qu’André Suarès a consacré au « grand lupanar » dans son superbe « Marsiho ». Les autorités allemandes l’avaient-elles lu ? Toujours est-il qu’elles décidèrent, en janvier 1943, d’y mettre fin en dynamitant ce « chancre de l’Europe » (particulièrement propice aux clandestins de toutes sortes). Dans les semaines qui suivirent, des milliers de personnes furent ainsi déplacées ou déportées. Tandis que disparaissaient à jamais des dizaines de rues de la cartographie marseillaise.

La mauvaise réputation

Quartier séculaire de pêcheurs, le Panier allait progressivement acquérir sa mauvaise réputation, notamment avec l’arrivée, à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, d’une population d’immigrés italiens et corses. Aujourd’hui encore, on aime à rappeler que telle personnalité du grand banditisme a vu le jour et a grandi ici. Le cinéma fut sensible à son charme interlope et exploita la physionomie si particulière de ses rues dans de nombreux tournages, le plus célèbre étant sans doute « Borsalino » de Jacques Deray (1970)*. Que reste-t-il de tout cela en ce début du XXIème siècle ? Pas grand-chose, sinon une certaine gouaille marseillaise et l’entrain à faire la fête – un festival artistique y est organisé chaque année, au début de l’été. Si le Panier demeure un lieu d’insertion et de rencontre pour différentes communautés, le prix de son immobilier a suivi sa revalorisation culturelle au début des années 80. Mais c’est un fait indéniable qu’on y trouve, aujourd’hui, plus d’équipements culturels, de galeries et de commerces artisanaux que dans la plupart des autres quartiers de Marseille. C’est à cette vitalité inépuisable qu’il doit son attrait actuel. à cause, ou grâce, à son histoire…

*ou plus récemment le film « La French » de Cédric Jimenez (2014).

 

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