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Au commencement de la vie humaine, il y a le jeu, cette activité qui permet à l’enfant de se familiariser avec son environnement. Observons le comportement spontané de nos enfants ; ou souvenons-nous de notre propre enfance. Ce besoin – universel – de jouer a pour corollaire des objets de toutes sortes, naturels ou industriels, détournés de leur fonction première ou assignés à un usage précis : les jouets. Qu’est-ce qu’un jouet, sinon un objet à forte valeur affective ? Contrairement aux jeux de construction ou de société, l’enfant pourra l’utiliser sans règles précises, selon sa fantaisie du moment. Cependant, une simple promenade dans un magasin de jouets à l’approche de Noël suffit pour mesurer la complexité de ce phénomène et l’importance du marché qui l’accompagne. C’est ce que cet article se propose, bien modestement, d’éclairer.
Jouets d’hier et d’avant-hier
Quels jouets peuplaient les rêves des enfants grecs et romains, voici plus de 2 000 ans ? Malgré la différence de matériaux (cuir, chiffon, bois, terre cuite), on est troublé devant la parenté de leurs jouets avec les nôtres. C’étaient des figurines humaines et animales, des chariots et des bateaux qui se fabriquaient déjà en séries. Ou des toupies, des balles et des cerceaux qui visaient à développer leur adresse et leur agilité. Les filles avaient des poupées aux formes féminines soulignées, préludes aux mutations biologiques qui les attendaient. Que le jouet soit déjà sexué, quoi de plus normal ! Car il était, en ces temps anciens, moins un objet de divertissement que d’éducation. Sa fonction était de préparer l’enfant à devenir un adulte accompli, selon son sexe et son rang. Une dimension sacrée n’était pas non plus absente, si l’on en juge par les nombreux jouets retrouvés dans des tombes d’enfants et des temples antiques. Un rite de passage de l’enfance à l’adolescence voulait que l’on offrît ses jouets à Athéna ou Artémis (pour une fille) et à Hermès (pour un garçon), car ces divinités passaient pour assurer l’épanouissement de leurs jeunes adorateurs. Faisons un saut dans le temps avec, au Moyen Âge, l’apparition des premiers jouets en plomb et en étain. A cette époque, le commerce des jouets était souvent lié aux lieux de pèlerinage. La corporation des bimbelotiers apparaît en 1467. Elle sera suivie, au siècle suivant, par celle des poupetiers qui commencent à fabriquer animaux et poupées avec une nouvelle pate à mouler : le stuc. Les jouets étaient alors diffusés par les colporteurs et les merciers, lesquels en fabriquaient déloyalement, aussi. De grands centres de productions s’affirment çà et là : Liesse (Aisne), Saint-Claude (Jura) ou, plus tard, Dieppe (pour ses ivoiriers) et Saint-Germain-en-Laye (pour ses figurines animalières). Le XVIIIème siècle voit une première internationalisation du commerce des jouets, avec des fabricants exportant au-delà des frontières françaises. Avec la suppression des corporations, à la Révolution, la libre entreprise (soumise à patente) va peu à peu se développer. Mais au XIXème siècle, l’industrialisation croissante va porter un rude coup à l’artisanat des jouets. Et les grands magasins vont bientôt imposer collectivement Noël comme la fête des enfants (qu’elle n’était pas jusque-là).
Une culture de l’enfance
Si le XXème siècle voit l’avènement du plastique comme matériau principal des jouets, le véritable changement se situe pourtant ailleurs, précisément dans les interactions de plus en plus poussées entre l’industrie du jouet et les médias. Ce phénomène n’est pas nouveau ; bien avant Harry Potter, des personnages de contes comme le Petit Chaperon Rouge ou Pinocchio inspiraient déjà les fabricants. Mais avec l’apparition de la presse pour enfants (« La semaine de Suzette »), la BD et le cinéma, cette tendance va aller en s’amplifiant. Le premier, Walt Disney va miser sur tous les registres. Les personnages issus de ses studios d’animation – comme l’emblématique Mickey Mouse – se transforment bien vite en jouets et en albums avant d’aller peupler ses parcs d’attractions. Issus des comics-strips américains, les super-héros, tel Superman, seront bientôt livrés à la frénésie des mains enfantines. L’arrivée de la télévision dans de nombreux foyers, au début des années 60, va engendrer de nouveaux jouets à partir des feuilletons à succès d’alors (« Bonne nuit les petits », « Thierry la fronde »). Les grandes marques trouvent là un terrain propice à leur publicité. Les années 70 marquent l’ouverture du marché européen à d’autres horizons culturels. Le Japon exporte dans nos contrées son mystérieux Goldorak, moitié samouraï et moitié robot intergalactique. La nouveauté sera que la télévision française s’inspirera de la figurine pour lancer une série à succès (1978). D’autres suivront dans la foulée. L’arrivée des jeux vidéo, dix ans plus tard, va accentuer cette hybridation des différents folklores. La technologie de pointe va ainsi se mettre au service de la science-fiction et de l’héroic-fantasy, canevas se concrétisant en de multiples figurines. C’est la vogue des produits dérivés inaugurée par le succès planétaire de « Star Wars » (1977). La Playstation que lance Sony en 1995 va marquer une autre étape dans l’interactivité. Désormais, l’enfant a sa propre culture, ses codes et ses héros, passant de l’écran au jouet pour élaborer ses propres scénari. Liberté toute relative qui fait de lui un consommateur avant d’être un citoyen.
Un marché florissant
Dominé par des firmes comme Mattel (le créateur de Barbie), Hasbro et Bandaï, le marché mondial du jouet pèse actuellement 55 milliards de dollars. Au niveau français, force est de constater que la crise économique de ces dernières années n’a que peu affecté ce secteur. Deuxième en Europe (derrière l’Angleterre mais devant l’Allemagne), le marché français génère annuellement un peu plus de 3 milliards d’euros et emploie 1200 salariés, PME et filiales de grands groupes confondues. Si, de l’avis des experts, l’année 2011 a été exceptionnellement bonne avec 243,3 millions de jouets vendus, 2012 devrait rester à un bon niveau. Car les familles françaises continuent à privilégier les cadeaux de Noël pour leur progéniture (242 euros par enfant, en moyenne). Tablettes et jeux semi-connectés ont toujours les faveurs enfantines, mais les jeux de construction semblent connaître un regain d’intérêt. Preuve, s’il en est, que l’esprit, pour se développer, ne peut se limiter à la seule sphère virtuelle.
Pour conclure
Dans un texte fameux, « La morale du joujou », Baudelaire écrivait, voici 150 ans, que le jouet était pour l’enfant une première initiation à l’art. Une affirmation qui ne risque pas d’être contredite par les expositions et les collections qui s’organisent autour de ces objets enfantins à qui le temps confère une valeur ajoutée certaine. Est-ce cependant la seule raison pour laquelle tant d’adultes conservent les leurs ? Ou parce qu’ils ont de la peine à abandonner ces jouets tellement pétris d’émotions ? L’accession à l’âge d’homme – les anciens le savaient bien – est pourtant à ce prix. Même si d’autres jouets les remplaceront pour continuer d’égayer leurs vies.
NB : Nous nous sommes appuyés, pour la rédaction de cet article, sur « Des jouets et des hommes », catalogue de l’exposition qui s’est tenue à Paris, au Grand Palais entre le 14 septembre 2011 et le 23 janvier 2012, ainsi que sur le collectif « La ronde des jeux et des jouets » (éditions Autrement).
PHOTOS _Jean Tholance pour les Arts Décoratifs de Paris