Katerina Jebb, « Deus ex machina »

 

Longtemps considérée comme un simple outil de reproduction du réel, sans aura artistique, la photographie n’en a pas moins développé une approche plus plasticienne tout au long du XXeme siècle, confrontant ses innovations techniques aux recherches des peintres sur la lumière, l’abstraction ou le collage. C’est dans cette mouvance que s’inscrit sans nul doute le travail de Katerina Jebb (née en 1962). D’abord photographe de presse, elle a progressivement personnalisé des sujets journalistiques comme la mode et le reportage. Son originalité est d’avoir délaissé le numérique – voie royale des photographes de sa génération – au profit d’une technique de reproduction plus industrielle : le scanner sur papier. Ainsi, elle coupe court aux critiques qui dissocient volontiers technologie et créativité, revenant à sa façon aux origines de son art.

En cet été 2016 elle retrouve, non sans bonheur, le cadre historique et baroque du musée Réattu – où elle a déjà exposé plusieurs fois – avec cette exposition monographique à l’intitulé significatif. Disséminées dans une demi-dizaine de salles, les soixante œuvres présentées nous parlent souvent du corps mais surtout de son absence. Car si toute photographie est la trace d’un moment évanoui, elle se double ici d’une réflexion et d’une mise en scène qui hyperbolisent son inquiétant empire. Voici, dans la chapelle, ces huit icones de robes conçues par Christian Lacroix, où l’ourlet imite la chair, où les visages surimposés donnent à ces modèles somptueux un caractère fantomâtique. Voici, un peu plus loin, une série de portraits de femmes, où des inconnues côtoient des célébrités (Isabelle Huppert, Kate Moss, Kristin Scott-Thomas). Mais le procédé employé pour fixer leurs traits crée un halo sombre qui les rapproche des clairs-obscurs caravagesques. Une manière de transformer le plomb en or, le défaut en qualité. Là, c’est une série consacrée à la fabrication, étape par étape, des poupées sexuelles, doubles inertes et siliconés du corps féminin. Absence dans la présence, là encore. Et l’image d’un collant porté par un modèle n’est-elle pas son assez parfaite métonymie corporelle ? Transposée dans une autre époque, c’est la même problématique que Katerina Jebb poursuit avec le corsage de Marie-Antoinette ou, dans un registre à peine moins matériel, le scanner d’une de ses lettres. Quant à l’atelier du peintre Balthus, objet d’une série dans la dernière salle, la parole est donnée à ses objets familiers (raclettes, tubes de peinture, lunettes, tablier maculé) pour recomposer son portrait posthume. Tandis que la photo de sa tombe recouverte d’herbes folles, avec au centre une pomme mûre, semble être une affirmation de la vie jusque dans la mort.

Bien d’autres surprises attendent le visiteur dans cette exposition, comme la photo de ce caneton bicéphale, celle des lèvres surdimensionnées de la chanteuse Kylie Minogue (comme vous ne les avez encore jamais vues) ou ce flacon de Chanel numéro 5 rempli de viande rouge. Contrepoint à cette esthétique du scan, « The lake », une grande photographie argentique, concentre en elle le décor et les éléments d’une intrigue policière. Katerina Jebb ou l’art de rendre l’absence plus réelle que la présence. En cela elle est aussi une déa ex-machina.

Du 2 juillet au 31 décembre 2016.
Musée Réattu
, 10 rue du Grand Prieuré, 13200 Arles.
Tel : 04 90 49 37 58
www.museereattu.arles.fr

 

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