Faire la fête, une exigence irrépressible ?

D’une façon ou d’une autre, la fête revient toujours chambouler le cours de nos vies. Une bonne raison pour mieux comprendre ce phénomène social.

Avec la fin de l’année revient une période particulièrement festive dans notre calendrier. Noël tout d’abord, fête religieuse mais aussi fête familiale (et, sans nul doute, fête commerciale). Elle est l’occasion du rapprochement des cœurs et des ventres : longs agapes partagés, échanges de cadeaux sur fond de merveilleux et de cocon douillet. à ce rituel hivernal empreint de joie et de piété succède huit jours plus tard la Saint-Sylvestre et son réveillon frénétique. Pas d’ambiance plus différente, même si un élément religieux – passage d’une année à l’autre, voire d’un monde à un autre – lui reste fondamentalement attaché. On fête Noël et on fait la fête à la Saint-Sylvestre. La distinction s’impose et elle est loin d’être minime. à la modération de l’une correspond l’exubérance de l’autre : célébration et transgression. Est-ce à dire qu’il y aurait deux régimes complémentaires de la fête ? Ou simplement des degrés différents dans l’abandon des corps et des âmes ? Quoiqu’il en soit, la notion de fête reste inséparable d’une rupture avec l’ordre quotidien et productif. De ce point de vue la Saint-Sylvestre et ses excès s’imposent comme le modèle des fêtes profanes qui jalonnent librement l’année, dans un cadre souvent privé. éclairer les origines et les formes que prend ce phénomène dans la société contemporaine est le but assigné aux lignes qui suivent.

 

Sous le signe de Dionysos

Peu ou prou nous vivons tous sous le joug de la nécessité. Nous devons nous former, travailler, épargner, nous reposer et tout cela compose l’architecture de nos jours. Ainsi en va-t-il pour les individus comme pour les sociétés, soumis communément au « dur désir de durer » (Paul Eluard). Se limiter à cette vision rationnelle de l’humanité reviendrait à oublier la part d’ombre qui l’habite depuis toujours, à l’instar du chaos précédant l’harmonie du monde. C’est de lui dont nous parlent les mythes fondateurs des sociétés antiques et traditionnelles. Là se situent l’origine et l’impulsion à la fête, comme nous l’ont appris de nombreux anthropologues. Pour Georges Bataille (« La part maudite »), l’être humain se caractérise par une surabondance d’énergie qui cherche à se déverser dans des conduites improductives (le sacrifice, la guerre, la fête). Pour Roger Caillois (« L’homme et le sacré »), la fête marque le retour transitoire du chaos et cet état de choses autorise momentanément toutes les inversions comportementales : dépense, gaspillage, sexualité débridée, ivresse. Pour Jean Duvignaud (« Fêtes contemporaines »),  la fête est cet engloutissement dans un pur présent et une confrontation au néant. Nul besoin de multiplier les exemples : on aura compris que la fête équivaut à une purgation collective des passions par laquelle une société se régénère. En cela Dionysos, divinité grecque de l’ivresse et des métamorphoses, pourrrait en être la figure tutélaire. Un regard sur les circuits actuels de la fête suffit pour constater qu’il a encore de très nombreux adorateurs, quand bien même ils ignorent jusqu’à son nom.

 

Lieux, codes et moyens

Une constante millénaire relie en effet la fête antique à la fête contemporaine. On y retrouve, mais amplifiés avec les moyens de la modernité, les mêmes éléments : la danse, la musique, l’alcool, la drogue, le sexe, la nuit. à ceci près que le sacré ancestral qui justifiait de tels excès a été évacué au profit de la seule économie. Car il y a, évidemment, un marché de la fête avec ses stars et ses multiples intermédiaires ; un marché dont les corrélats flirtent souvent avec le crime organisé. En cela la fête contemporaine conserve une dimension transgressive mais pas pour les mêmes raisons que l’ancienne. Au premier rang de ce marché, on trouve toujours les discothèques et autres boîtes de nuit, quelles que soient leur taille, leur standing et leurs orientations. Leur prix d’entrée est variable et la sélection, de plus en plus stricte, de la clientèle à l’entrée exacerbe souvent les tensions. Mais si l’on obtient le sésame, alors on peut tout espérer de la nuit. On ne s’attardera pas ici sur leur décor ni sur leurs attractions (qui incluent souvent des shows érotiques). Certaines, par leur projet et leur public, se sont hissées au niveau d’une institution. Ce fut le cas, dans les années 70-80, pour Le Palace à Paris ou, de nos jours, pour le Kitkatclub à Berlin. En France, malgré de nombreuses fermetures administratives et une fréquentation en baisse, les boîtes génèrent toujours un chiffre d’affaire annuel d’environ un milliard d’euros. Avec son décor clinquant et ses multiples salles dévolues aux jeux de hasard, le casino est aussi un autre lieu mythique de la fête. Ici, la transe passe par la chance, substitut profane de la grâce divine comme l’a si bien décrit Dostoïevski dans « Le joueur ». Même s’il est prouvé depuis longtemps que les risques de perte croissent avec l’obstination à gagner. à côté de ces deux piliers de la vie nocturne, on trouve différentes formes, plus sauvages, de fêtes qui profitent de l’engouement des jeunes pour les réseaux sociaux. Relayé par Facebook, un anniversaire peut générer en quelques heures la réunion d’un millier d’adolescents ou transformer, pour une nuit, une villa en un véritable Pandémonium. Même la vieille « tournée des grands ducs » a été recyclée par des lycéens « branchés » : week-ends bien arrosés en vue. Dans un autre contexte, les bizutages estudiantins et les enterrements de vie de garçon (ou de jeune fille) sont prétextes à différentes facéties dans l’espace public. Quant aux amateurs de techno et de space-cakes, ils envahissent les campagnes pour des rave-parties qui les entraînent jusqu’au bout de la nuit. Au delà des formes mêmes de la fête, ce sont aussi des villes dont le nom est en soi une invitation au délire. Longtemps Paris fut la destination privilégiée de tous ceux, étrangers ou provinciaux, qui rêvaient d’une vie de liberté et de plaisirs. Amsterdam fut une autre grande destination hédoniste dans les années 70 (elle le demeure dans une moindre mesure). Elles sont à présent supplantées par Ibiza – dans les Baléares -, ex-lieu de rassemblement hippie dont l’activité toute entière est polarisée par la fête. Gageons que des jet-setters sont déjà en train d’inventer ailleurs de nouveaux paradis artificiels.

 

S’éclater mais pas trop

Pourvoyeuse d’excès en tous genres, la fête, forcément, attire sur elle l’attention des pouvoirs publics. En cette époque de pragmatisme généralisé, comment pourraient-ils regarder favorablement la multiplication des lieux et des moyens de défoulement collectif ? Car la fête incite beaucoup de jeunes à des conduites à risques (ivresse, overdose, vitesse) qui causent toujours un nombre important de victimes. Un prix sans doute trop élevé pour oublier, quelques heures durant, une réalité sociale oppressante. Il y a, en outre, les dommages collatéraux, notamment les nuisances sonores : la fête, on le sait bien,  se fait toujours au détriment de ceux qui n’ont pas envie de la faire. Dès lors, doit-on interdire ces réunions spontanées qui créent du lien social, même désordonné ? Certes non, mais chacun se doit, néanmoins, d’apprendre à contrôler ses débordements périodiques. Même dans un contexte festif, il n’y a pas  de liberté qui ne soit soumise à un minimum de conditions.

Photo en une _Un bel exemple de la fête à Marseille : la Fiesta des Suds.
©Jean de Peña pour La Fiesta des Suds

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