Moins popularisée que la libération de Paris, la libération de Marseille par les Forces Françaises Libres, en août 1944, est pourtant un moment tout aussi épique de notre histoire. Retour sur ces journées qui ont fait la France d’aujourd’hui.
Les nombreux visiteurs de Notre Dame de la Garde ne peuvent manquer d’apercevoir le vieux char d’assaut juste en bas, montée de l’Oratoire. Le Jeanne d’Arc – c’est son nom – reste le témoin fidèle des combats acharnés qui se déroulèrent ici le 25 août 1944 et auquel il participa. Car le promontoire de Notre Dame avait été particulièrement fortifié par les Allemands. Et l’on imagine sans peine le courage qu’il fallut aux résistants et aux soldats de la 3ème Division d’Infanterie Algérienne pour les attaquer et les déloger. De ces heures héroïques, la ville garde la trace à travers, non seulement ses archives, mais aussi de nombreuses plaques éponymes. A la veille d’en célébrer son 70ème anniversaire, il nous a paru bon de revenir sur la libération de Marseille et les sombres mois qui l’ont précédé. Ne fut-ce que pour mieux comprendre ce que notre époque leur doit.
44, l’année terrible
Au printemps 1944, Marseille est une ville au bord de l’asphyxie. Les tarifs de l’eau et du gaz ont augmenté et ses habitants manquent cruellement des aliments de base que sont le pain, le lait et la viande. Depuis novembre 1942 et la fin de la zone libre, elle subit de plein fouet la présence allemande. Aidés par les miliciens, ceux-ci traquent impitoyablement Juifs, clandestins, résistants et réfractaires au STO (le travail obligatoire en Allemagne). Un an plus tôt, en janvier 1943, ils ont dynamité – sur ordre d’Hitler lui-même – le vieux quartier réservé du Panier et déporté vers Fréjus 20 000 de ses habitants. Mais le vent de la guerre a tourné depuis le débarquement allié en Italie. Pressentant le même scénario en Provence, la Kriegsmarine a fortifié le littoral et les îles qui ont toujours été les avant-postes naturels de Marseille. Ces évènements affectent évidemment le moral de la population. Alors qu’en 1940-41, l’opinion marseillaise était largement favorable au maréchal Pétain, elle est devenue hostile au régime de Vichy. La presse clandestine s’est développée (la Marseillaise, le Midi Rouge) et plusieurs attentats ont visé les troupes d’occupation et leurs séides français, entraînant d’impitoyables représailles. Sur les quais, on fait de la résistance passive (sabotages, retards d’acheminement du matériel allemand). C’est dans ce contexte fébrile qu’éclatent, en mars, des grèves fomentées par la CGT clandestine. Dockers et métallos réclament une hausse des salaires et des rations alimentaires. Mises en garde et arrestations s’ensuivent mais elles n’empêchent pas, en mai, une seconde vague de grèves (dans laquelles les marseillaises prendront une part importante). Elles ne seront interrompues que par le bombardement américain du 27 mai qui fera près de 2 000 morts dans les quartiers Saint-Charles et Belle-de-Mai. Le 8 juin – soit deux jours après le débarquement allié en Normandie – une insurrection menée par la Résistance locale embrase l’arrière-pays. Mais c’est trop tôt et la répression allemande sera féroce (plus de 100 exécutions). Tout cela, néanmoins, va préparer le terrain aux Forces de Libération, deux mois plus tard.
Ils arrivent
C’est de Cavalaire et des îles d’Hyères, où ils débarquent le 15 août, que vont venir les libérateurs de Marseille. C’est le début de l’opération « Dragoon » qui rassemble 400 000 soldats, dont 280 000 de l’Armée Française d’Afrique plaçée sous le commandement du général De Lattre De Tassigny. En quelques jours les principales villes varoises (Draguignan, Brignolles puis Toulon) sont reconquises par les alliés qui progressent vers Marseille par le nord et l’est. L’opération est confiée au général De Montsabert et à sa 3ème Division d’Infanterie Algérienne (parmi laquelle on trouve aussi des unités marocaines). Au total 5 000 hommes (auxquels s’ajoutent les FFI à l’intérieur de la ville) face aux 12 000 soldats de la 244ème division et aux 4 000 fusiliers marins de la Kriegsmarine. Tant par Cassis et la Gineste que par Aubagne et Allauch, la poussée française enfonce les positions allemandes, entraînant de nombreuses redditions. Le 23 août, les goumiers sont aux Cinq Avenues. La suite ne va être qu’une succession d’escarmouches et de combats de rue contre les postes de défense allemands. Les bombardements s’accroissent et les Marseillais – du moins ceux qui n’ont pas quitté leurs maisons pour aller se mettre à l’abri – assistent, muets d’effroi, à ce mortel feu d’artifice qui illumine le ciel d’été durant plusieurs nuits. Les Allemands, qui ont miné les installations portuaires, les font exploser méthodiquement entre le 21 et le 28 août, coulant 172 bateaux de commerce, entraînant aussi l’effondrement partiel du célèbre Pont Transbordeur (qui sera complètement détruit un an plus tard). Cependant, c’est la prise de Notre Dame de la Garde et des sites voisins d’Endoume et du Roucas Blanc qui va entrainer, dès le 24, les plus durs combats. Le 25, la garnison allemande de Notre Dame se rend. Les assauts se poursuivent, le 26, contre les bunkers du parc Borely et de Malmousque. Autre zone très fortifiée, les abords de la gare Saint-Charles seront l’enjeu d’affrontements sanglants jusqu’au bout. Après deux jours de pourparlers avec ses homologues français, le général Schaeffer signe, le lundi 28 août au matin, la capitulation sans condition des troupes allemandes. Au final, la bataille pour Marseille aura duré huit jours – quand les alliés en prévoyaient quarante. Elle aura fait, côté français, 1 500 morts et, côté allemand, 5 000 tués. La fête qui suivra, encore toute parfumée de poudre et de sang, sera à la mesure de l’évènement. Dès le lendemain, le peuple de Marseille se remet au travail. Car il faut reconstruire au plus vite les infrastructures ferroviaires et portuaires qui vont permettre, cette fois, l’acheminement des troupes et du matériel américains.
Pour conclure
Un extraordinaire bouillonnement politique va suivre la libération de Marseille. Il s’agit, pour les vainqueurs, d’imposer rapidement une nouvelle administration sur les ruines de l’ancienne. C’est chose faite pour la préfecture dès le 22 août. Suivront la chambre de commerce et la délégation municipale où s’installe sans tarder un résistant de 34 ans : Gaston Defferre. C’est aussi l’époque des commissions d’épuration qui commence. Mais l’union sacrée de la Résistance, durant ces journées héroïques, se fissure rapidement, laissant apparaître des divergences importantes entre les différentes organisations. à gauche, on supporte mal l’autorité d’un Commissaire Régional de la République (Raymond Aubrac puis Paul Haag) nommé par le pouvoir gaulliste. On réclame le retour des partis et des élections libres (qui viendront l’année suivante). Au niveau national le programme issu du Conseil National de la Résistance se met peu à peu en place. La presse retrouve sa liberté confisquée, les salaires sont réajustés et le syndicalisme est rétabli dans ses droits. 1945 voit la création de la Sécurité Sociale, du suffrage universel et du droit de vote des femmes. Nous en sommes encore les bénéficiaires.
Nous nous sommes principalement appuyés, pour la rédaction de cet article, sur le n°172 de la revue « Marseille » qui commémorait déjà, en 1994, le 50ème anniversaire de la libération de Marseille.
Photos _Jacques Belin ©SCA – ECPAD


















