Le plus célèbre festival de cinéma est français. Et c’est à Cannes que se rejoue, chaque année, son éblouissante dramaturgie.
Sans que nous en ayons toujours une claire conscience, le cinéma n’a cessé, depuis cent vingt ans, d’influencer et de modifier notre perception de la réalité. Il a créé un autre monde, en deux dimensions, plus beau, plus désirable, plus simple aussi, où nous avons tous un jour rêvé d’entrer. Il a aussi généré des institutions chargées de le représenter et d’asseoir son statut d’art à part entière. C’est le rôle des grands festivals dont Cannes est certainement le fleuron. Chaque année, au printemps, ce monde irréel se matérialise dans cette petite ville de la Côte d’Azur. Là, les stars redeviennent des êtres humains, se mêlent parfois à la foule, nous charment ou nous déçoivent, font encore l’actualité dans tous les cas. Ce carrousel prestigieux dure maintenant depuis soixante-dix ans. Une bonne raison pour se pencher un peu sur son histoire.
A l’origine
Au commencement de la folie cannoise, il y a le projet de Jean Zay (alors ministre de l’Education Nationale) et de l’historien Philippe Erlanger pour concurrencer, de façon plus démocratique, la Mostra de Venise créée par le régime fasciste en 1932. Le choix de Cannes va s’imposer surtout pour des critères économiques. Et, comme pour la Mostra, sa date de programmation sera fixée en septembre. Tout est prêt en 1939 pour sa première édition. Mais la guerre éclate et chamboule son déroulement. Il faudra attendre six longues années de souffrances et de larmes pour que ce projet renaisse, tel un phénix, de ses cendres. Le 20 septembre 1946 s’ouvre officiellement le premier Festival International du Film de Cannes. Vingt longs-métrages et soixante-huit courts-métrages y sont présentés en compétition. Et c’est tout naturellement que « La Bataille du rail » de René Clément remporte le Prix du Jury International. Avec son rôle de jeune aveugle dans « La symphonie pastorale » de Jean Delannoy (également primé), Michèle Morgan remporte le Prix d’Interprétation Féminine. Vous avez dit glamour…
L’essor des années 50
Alors que les éditions de l’immédiate après-guerre peinent à trouver leur vitesse de croisière, les choses changent en 1951. Avec l’ouverture d’un premier Palais du Festival et une programmation fixée au mois de mai, Cannes va peu à peu donner toute sa (dé)mesure. Robert Favre Le Bret en devient le délégué général (en 1952) puis le président (en 1972) : il le restera jusqu’en 1984, passant le relais à Gilles Jacob. Les plus grands acteurs de l’époque, qu’ils soient français (Jean Marais, Jean-Pierre Aumont), italiens (Vittorio De Sica, Marcello Mastroianni) ou américains (Orson Welles, Gary Cooper), y viennent régulièrement, attirés par sa lumière et ses multiples douceurs. Commence le ballet des photographes autour des stars féminines du moment (Rita Hayworth, Gina Lollobrigida) qui se prêtent avec complaisance à leurs objectifs : bientôt déferlera sur la Croisette la tornade Bardot. La politique n’y est pas absente par ces temps de guerre froide, mais l’on s’affronte par films interposés. Et gare aux sujets trop sensibles, comme « Nuit et brouillard » d’Alain Resnais, qui sera retiré de la compétition en 1957 à la demande de l’Allemagne de l’Ouest. Peu à peu vont émerger des questions spécifiques au 7ème Art et à ses orientations esthétiques. Le festival doit-il favoriser un cinéma grand public ou un cinéma de recherches ? L’irruption de la Nouvelle Vague, dans les années 60, puis la création de la Quinzaine des Réalisateurs, dans les années 70, se chargeront de concilier la part de l’un et de l’autre. Cannes, après ses années d’insouciance, entrait ainsi dans l’âge adulte. Les films présentés allaient de plus en plus refléter les déchirements du monde contemporain, offrant une fenêtre de tir aux cinéastes censurés dans leurs pays d’origine, comme Carlos Saura, Andreï Tarkovski ou Andrzej Wajda.
Des scandales bien contrôlés
Parallèlement aux vivats qui accompagnent les acteurs lors des soirées de gala, il y a aussi les sifflets réprobateurs et les cartons rouges pour ceux qui ne jouent pas le jeu ou qui transgressent les règles de la bienséance. En 1953, c’est Robert Mitchum qui défraie la chronique en pelotant publiquement les seins de Simone Silva. En 1968, François Truffaut et Jean-Luc Godard, par solidarité avec les ouvriers grévistes, demandent l’annulation du Festival. Les deux cinéastes seront entendus puisque, cette année-là, il fermera ses portes trois jours plus tard. En 1983 c’est Isabelle Adjani, venue présenter « L’été meurtrier », qui agace les photographes avec ses caprices de star. Elle sera boudée par cette profession lors de la montée des marches du palais. En 1987, Maurice Pialat reçoit la Palme d’or pour son film « Sous le soleil de Satan ». Il en profitera pour régler ses comptes avec ses détracteurs présents dans la salle. En 2011, le cinéaste danois Lars Von Trier fait part à la presse de sa sympathie pour Hitler. Il sera aussitôt chassé du paradis cannois. Autant de dérapages qui ajoutent à la légende du Festival.
La Palme d’or
Si Cannes, en se diversifiant, a multiplié les distinctions, la plus convoitée reste quand même la Palme d’or qui est décernée le dernier jour du festival. Elle a récompensé d’authentiques chefs-d’œuvres mais aussi des films qui n’ont pas connu le succès en salles. Rares sont, cependant, les cinéastes à l’avoir obtenu plus d’une fois. Voici la liste de ces heureux élus qui vous rappelera peut-être quelques souvenirs cinématographiques. Francis Ford Coppola (USA) pour Conversation secrète (1974) et Apocalypse now (1979), Shoheï Imamura (Japon) pour La ballade de Narayama (1982) et L’anguille (1997). Emir Kusturica (Bosnie) pour Papa est en voyage d’affaires (1985) et Underground (1995), Bille August (Danemark) pour Pelle le conquérant (1988) et Les meilleures intentions (1992), Michael Haneke (Autriche) pour Le ruban blanc (2009) et Amour (2012).
Pour conclure
Président du jury de cette 69ème édition, le cinéaste australien George Miller a certainement eu beaucoup de travail, entre le 11 et le 22 mai, pour départager les trente-sept longs-métrages en compétition cette année (vingt pour la Palme d’or et dix-sept pour Un certain regard). D’autant qu’on retrouvait, parmi leurs auteurs, les noms de Ken Loach, Jim Jarmush, Pedro Almodovar, Sean Penn, Nicole Garcia, Olivier Assayas, Xavier Dolan, Bruno Dumont ou les frères Dardenne. Il pouvait s’appuyer sur une équipe de jurés composée de Kirsten Dunst, Vanessa Paradis, Valeria Golino, Katayoon Shahabi, Donald Sutherland, Mads Mikkelsen et Laszlo Nemes. Quelle sera ensuite la destinée commerciale des films couronnés ? Il est encore trop tôt pour le dire car, contrairement à ceux qui concourent pour les Oscars et les César, les films primés à Cannes ne sont pas connus du grand public. Quoiqu’il en soit cette édition, dont le budget global culminait à vingt millions d’euros, a mobilisé quatre mille cinq cents journalistes et cinq cents employés de sécurité. Elle a été encore une fois retransmise dans le monde entier par plusieurs centaines de chaînes publiques, cablées ou numériques. Evènement culturel et médiatique, Cannes est aussi l’enjeu d’âpres négociations économiques dans les coulisses, ce qui est constitutif de son inépuisable succès. Chaque rêve a son prix et celui-ci plus que tout autre. Car nous désirons tous que ce spectacle continue.
Pour rédiger cet article, nous avons consulté, entre autres documents, l’excellent livre de Pierre Billard, « D’or et de palmes, le Festival de Cannes » (éditions Gallimard).















