Un hommage mérité à l’un des piliers discrets du Fauvisme, dans un souci affirmé de mise en relation avec son époque et ses acteurs.
[dropcap text_color= » » background_color= »gray »]T[/dropcap]out comme la littérature, la pratique de la peinture implique une solitude choisie pour son accomplissement. Nul ne crée dans l’urgence de l’action et les soubresauts du monde, sinon quelques notes ou quelques esquisses de l’œuvre à venir. Pourtant, dans la vie d’un artiste – même le plus solitaire – l’échange tient toujours une place importante. Car aucune œuvre ne naît ex-nihilo ; elle se situe toujours au carrefour d’autres œuvres, d’autres disciplines, d’autres influences ; l’artiste s’en nourrit avidement, quitte à s’en délester plus tard.
La vie de Charles Camoin (1879-1965) illustre on ne peut mieux cette problématique. L’autre, qu’il soit maître, condisciple, ami(e) ou conjoint, a toujours été le miroir – et le catalyseur – de sa propre création. C’est ce que démontre, avec clarté et précision, cette exposition d’été au Musée Granet. Placée sous le commissariat de Bruno Ely (conservateur du musée) et de Claudine Grammont, elle rassemble quelques quatre-vingt-dix tableaux, mais aussi de nombreuses œuvres sur papier et des documents d’époque (lettres, photos) dans un esprit parfaitement comparatiste.
[blockquote pull= »right » align= »right » attributed_to= » » attributed_to_url= » »]une exposition qui réhabilite un peintre un peu trop boudé par la postérité[/blockquote]
Le jeune Marseillais qui, à seulement dix-huit ans, « monta » à Paris pour étudier, aux Beaux-Arts, sous la férule du grand Gustave Moreau, avait la vocation de peindre inscrite en lui. Encore lui fallait-il accorder sa technique et ses thèmes aux recherches du moment. Celles-ci recueillaient l’héritage de l’Impressionnisme et du Symbolisme – c’est manifeste dans la palette de ses premières huiles – mais pour mieux les dépasser. Ce sera, au tournant du XXème siècle, le Fauvisme, exaltation de la lumière méridionale à laquelle Camoin s’adonnera en compagnie d’autres peintres promis à la célébrité, comme Matisse, Manguin ou Marquet, ainsi qu’on peut le voir dans les deux premières sections. Sa vie durant, Camoin reviendra vers ces ports et ces littoraux méditerranéens qui lui permirent de laisser libre cours à son goût pour les tons vifs (rouge, vert, jaune) et les ambiances pastellistes. à cela s’ajoutera une épure progressive du trait et une construction interne, plan par plan, qu’il faut sans doute rattacher à Cézanne dont il fut l’ami et le correspondant durant ses dernières années (1901-1906).
Mais Camoin, amoureux d’azur et d’espace, ne dédaignait pas pour autant les scènes d’intérieur, qu’elles magnifient un visage (« Femme à la voilette », 1905) ou s’attachent aux détails formels qui entourent la figure principale (« Portrait de ma mère dans son salon », 1897). Les femmes furent pour lui une grand source d’inspiration et il ne les montra pas que revêtues de leurs plus beaux habits (« Jeune Napolitaine », 1906), mais aussi dénudées, dans des poses suggestives. Ce qu’atteste cette audacieuse « Saltimbanque au repos » (1905), alanguie sur son divan dans une posture rappelant la fameuse « Origine du monde » de Courbet.
Elles ne furent pas, pour lui, que des modèles et des partenaires amoureuses, mais aussi des amies et des émules dans le travail. Comme Emilie Charmy avec laquelle il peindra sur le motif de nombreux paysages corses ; d’une manière qui l’apparente rétrospectivement aux peintres expressionnistes du Cavalier Bleu, tels Franz Marc et August Macke.
L’expérience de la Grande Guerre (qu’il fit comme brancardier) sera, pour lui, l’occasion de nouvelles rencontres, notamment avec les écrivains Léon-Paul Fargue et Charles Vildrac. Les nombreux croquis de soldats qu’il réalisa durant cette période les montrent volontiers à l’arrière, presque sereins : à d’autres la description détaillée du front et de ses horreurs ! Et c’est avec plus de conviction que jamais qu’il reviendra, sitôt démobilisé, à la peinture de son sud natal et des beautés de ce monde, fidèle à la leçon de Renoir, l’un de ses maîtres.
Une exposition qui réhabilite un peintre un peu trop boudé par la postérité, mettant l’accent sur ses qualités de passeur autant que sur la douceur de son art. Il était temps, quand on sait que la dernière rétrospective Camoin fut organisée au Musée Cantini en 1998.
Camoin dans sa lumière
Jusqu’au 2 octobre 2016
Musée Granet
Place Saint-Jean de Malte, Aix-en-Provence
Du mardi au dimanche de 10h à 19h.
8€ _04 42 52 87 97
_museegranet-aixenprovence.fr


