Zarafa, la girafe qui émerveilla Marseille

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Pour la plupart des Marseillais d’aujourd’hui, Zarafa désigne une gigantesque girafe sculptée, qui trône tout en haut de la Canebière depuis 2009. Du moins est-ce là sa deuxième mouture, car la première, rappelons-le, fut incendiée par un groupe de supporters éméchés en mai 2010. Elle ne fait pas qu’embellir le décor urbain, mais recèle aussi en son flanc une borne d’échange de livres usagés, chacun pouvant en prendre et en apporter à son gré. Est-elle la pure fantaisie d’un groupe de jeunes artistes ? Sûrement pas ! Car elle rappelle, par sa présence surdimensionnée un épisode des plus insolites de l’histoire de Marseille : le cadeau du vice-roi d’Égypte au roi de France Charles X.

Une affaire diplomatique… 

Quand Méhémet Ali entreprend, en 1826, d’amadouer Charles X, le Moyen-Orient – ce n’est pas nouveau – est en crise. L’Égypte, vassale de l’Empire ottoman, est pressée par les Turcs de mater la révolte grecque. Mais l’Angleterre et la Russie menacent de lui déclarer la guerre et elle ne souhaite pas que la France s’ajoute à la liste de ses adversaires. Or, le pacha sait par l’entremise de Bernardino Drovetti, consul de France au Caire, que Charles X est féru de zoologie. D’où l’idée de ce présent emblématique d’une Afrique encore mystérieuse.

C’est un navire sarde qui est chargé de transporter Zarafa – « girafe » en arabe – jusqu’à Marseille, première étape française de son périple. Le brigantin accoste le 23 octobre 1826 et son arrivée, répercutée par toute la presse locale, met la ville en ébullition. De mémoire d’homme, on n’avait encore jamais vu une girafe à Marseille. En outre, une véritable cour l’accompagne : un majordome, trois domestiques soudanais, une antilope et trois vaches (pour l’alimenter en lait). Néanmoins tout ce petit monde, sitôt débarqué, va directement au lazaret d’Arenc : car on ne plaisante plus avec les mesures sanitaires depuis la grande peste de 1720. La quarantaine ne durera que trois semaines ; durant lesquelles le comte Villeneuve-Bargemon, alors préfet de Marseille, rendra visite chaque jour au « bel animal du Roi », s’enquérant de son confort et de sa santé. C’est encore lui qui, durant la nuit du 14 novembre, organisera son transfert dans les locaux mêmes de son palais préfectoral, rue Montgrand, cadre de l’actuel lycée. La feuille de route prévoit en effet que la précieuse girafe passera la saison froide à Marseille avant de reprendre, au printemps, son voyage vers Paris.

 

 

La voici bien installée dans un pavillon en bois garni de coussins. Préfet ou valets, tous sont aux petits soins avec elle. Elle fait l’admiration des collégiens qui la visitent par classes entières et des notables qui débattent de sa supposée nature hybride – entre le chameau et la panthère – au cours des réceptions officielles. Ses sorties – car il faut bien lui donner de l’exercice – déclenchent l’enthousiasme populaire. La foule se masse sur son passage ; aussi est-elle toujours précédée par un peloton de gendarmes et de domestiques, tandis que deux fonctionnaires ferment la marche, veillant à ce que l’animal ne s’emballe pas.

 

 

C’est, finalement, le 20 mai 1827 que Zarafa et son équipage au grand complet reprennent la route vers Paris. Pour la circonstance, le naturaliste Isidore Geoffroy Saint-Hilaire lui fait confectionner un costume en double toile cirée qui porte les armoiries du roi de France et du pacha d’Égypte. Il l’accompagnera jusqu’au terme de ce long et épuisant voyage, le 30 juin 1827. Le 9 juillet, la girafe est reçue, selon le protocole, par Charles X qui lui offre, à cette occasion, quelques pétales de rose. La mode parisienne s’inspire, pendant quelques temps, de sa belle robe ocellée. Parfaitement indifférente aux turbulences politiques de l’époque, Zarafa fera les beaux jours du Jardin des Plantes avant de mourir, le 12 janvier 1845, à l’âge – respectable pour une girafe – de 21 ans. Son corps, dûment taxidermisé, sera transféré au musée d’histoire naturelle de La Rochelle où il est toujours visible.

Pour conclure

En janvier 2012, le cinéma d’animation a donné, après la littérature, un souffle nouveau à cette histoire aussi épique que cocasse. Les auteurs de « Zarafa », Jean-Christophe Lie et Rémi Bezançon, ont choisi de mettre l’accent sur l’amitié entre la girafe et Maki, un petit garçon bien décidé à la ramener dans son berceau africain. On connaît la suite. Dans un tout autre contexte, on peut rapprocher de ce mémorable présent royal le chameau offert à François Hollande, lors de sa venue au Mali en janvier dernier. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agissait bien d’honorer un chef d’État étranger avec un cadeau symbolisant l’identité d’un pays. Figure immémoriale de notre imaginaire, l’animal fait toujours sens dans ce ballet diplomatique. Mais si, sous cet angle, un chameau peut bien valoir une girafe, il n’est pas du tout certain que celui-ci connaisse la même postérité que Zarafa, jeune reine d’Égypte qui fit chavirer le cœur de Marseille.

 

Pour en savoir plus, on pourra lire l’ouvrage d’Olivier Lebleu, « Les avatars de Zarafa, première girafe de France ». Editions Arléa.

 


 

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